Carnaval de Dunkerque : deux mois de bandes, de harengs et de chants sous la pluie
De janvier à mars, la ville du Nord vit au rythme des « bandes ». On vous explique le clet'che, le chahut, le rigodon et pourquoi le maire jette du poisson depuis son balcon.
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Il pleut, il fait quatre degrés, et un homme de soixante ans en robe à fleurs, perruque rose et bas résille chante à tue-tête, bras dessus bras dessous avec une jeune femme déguisée en pêcheur. Autour d’eux, plusieurs dizaines de milliers de personnes avancent en rangs serrés derrière une fanfare. Bienvenue à la bande de Dunkerque, le point culminant d’un carnaval qui dure près de trois mois et que la ville considère comme sa seconde religion.
La fête des pêcheurs d’Islande
Au XVIIe siècle, les armateurs de Dunkerque offrent un repas et une fête à leurs équipages avant le départ pour six mois de pêche à la morue dans les eaux d’Islande. Beaucoup ne reviendront pas. La « foye » devient carnaval, et les marins y défilent grimés en femmes, avec les vêtements de leurs épouses, parce qu’ils n’ont rien d’autre. Ce travestissement, le « clet’che », est resté la règle : à Dunkerque, un homme carnavaleux porte une jupe, des bas et un parapluie, souvent un manteau de fourrure récupéré chez une grand-mère.

Le vocabulaire indispensable
Une « bande », c’est un cortège qui suit la fanfare ; les grandes bandes de Dunkerque, Malo, Rosendaël et Citadelle rassemblent chacune des dizaines de milliers de personnes. Le « chahut » désigne les moments où la foule, épaules contre épaules, se pousse en avant au rythme des tambours ; les premières lignes, tenues par les plus costauds, empêchent l’écrasement. Le « rigodon » est le final : la fanfare joue sans s’arrêter, en cercle, jusqu’à ce que tout le monde tombe d’épuisement. Et le « bal », le soir, prolonge la fête jusqu’à l’aube sous des chapiteaux de plusieurs milliers de personnes.
Le tout se chante. Le répertoire dunkerquois compte plusieurs centaines de chansons, dont beaucoup ne sont pas imprimables, et un « Hymne à Jean Bart » que la foule entonne à genoux, sur le pavé mouillé, devant la statue du corsaire, chapeau bas.
Les harengs du maire
Le dimanche de la bande de Dunkerque, vers dix-sept heures, la foule se masse sous le balcon de l’hôtel de ville. Le maire et son conseil y jettent plusieurs centaines de kilos de harengs fumés, emballés sous plastique, que les carnavaleux attrapent au vol. La coutume rappelle les distributions de poisson aux pauvres et signe l’ouverture officielle de la fête. Depuis quelques années, une rose en plastique est aussi lancée : celui qui l’attrape devient une célébrité locale pour un an.
Un carnaval qui ne s’exporte pas
Contrairement à Nice ou à Venise, Dunkerque n’a pas de chars, pas de tribunes, pas de billetterie. Il n’y a rien à regarder : il faut y être, dedans, déguisé, et chanter. C’est ce qui explique que la fête reste largement locale, malgré les reportages télévisés. Les Dunkerquois se déguisent en famille ; les enfants ont leurs propres bandes ; les entreprises ferment le lundi après la bande de Dunkerque, jour férié officieux.
Les chapelles, ou l’hospitalité obligatoire
Ce que les reportages montrent rarement, c’est ce qui se passe avant et après la bande. Le matin, on se retrouve chez des amis, en costume, pour un « déjeuner de carnaval » qui dure jusqu’au départ. Après le rigodon, on ouvre les « chapelles » : des maisons de particuliers, transformées pour une nuit en bistrot gratuit, où l’on sert soupe à l’oignon, bière et « potjevleesch » à qui frappe à la porte, pourvu qu’il chante. Tenir chapelle est un honneur et une dépense ; certaines familles le font depuis quatre générations, et la liste des chapelles circule de bouche à oreille, jamais par écrit.

Le carnaval s’étend aussi bien au-delà de la ville. De janvier à mars, chaque commune du littoral, de Bray-Dunes à Gravelines, organise sa propre bande, avec sa fanfare, son tambour-major et ses chansons, et les carnavaleux enchaînent les week-ends. Un vrai Dunkerquois en fait une dizaine par saison. À la fin, il jette son clet’che, taché de bière et de pluie, ou le garde pour l’année suivante, mais il ne le lave jamais avant le lundi de la bande : cela porterait malheur.
Le meilleur conseil que l’on puisse donner à un visiteur : ne venez pas pour voir, venez pour faire. Un clet’che se trouve en dix minutes dans une friperie ; le reste, la foule vous l’apprendra. Pour une fête d’hiver plus contemplative, lisez notre reportage sur la Fête des Lumières à Lyon.


