Feux de la Saint-Jean : la nuit où les villages brûlent l’hiver
Autour du 24 juin, des Pyrénées à la Bretagne, on dresse des bûchers et l'on saute par-dessus les braises. Une fête solaire plus vieille que le christianisme, et qui renaît.
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Dans le Val d’Aran et dans les vallées du Comminges, on prépare le tronc plusieurs mois à l’avance. Un sapin abattu en hiver, ébranché, fendu en longueur pour laisser passer l’air, planté au milieu de la place et bourré de bois sec. Le 23 juin au soir, le « brandon » est allumé par le dernier marié du village ou par un enfant, et chacun vient en prélever une braise pour la rapporter chez soi. Ces « fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées » sont inscrites depuis 2015 au patrimoine immatériel de l’Unesco, côté français, espagnol et andorran.
Plus vieux que le saint
Le 24 juin est la fête de saint Jean-Baptiste, fixée par l’Église au solstice d’été, exactement six mois avant Noël. Mais les feux de la nuit la plus courte sont bien antérieurs : on en trouve des traces chez les Celtes et les Germains, comme rituel de protection des récoltes et du bétail. L’Église a christianisé ce que les paysans refusaient d’abandonner. Le résultat est un mélange où l’on bénit le bûcher avant d’y sauter à pieds joints.

Les gestes de la nuit
Les coutumes varient d’une vallée à l’autre, mais reviennent partout. On saute par-dessus les flammes, seul ou main dans la main, pour se garantir chance et santé dans l’année. Les amoureux qui sautent ensemble se marieront. On conserve un tison éteint sous le toit contre la foudre. Les jeunes filles cueillent, cette nuit-là, des herbes qui guérissent tout : millepertuis, appelé « herbe de la Saint-Jean », achillée, verveine. Et l’on danse en rond autour du feu jusqu’à ce qu’il tombe.
En Bretagne, les « tantad » sont accompagnés de chants et de danses en chaîne. En Alsace, ce sont des roues de bois enflammées que l’on fait dévaler la colline. Dans le Nord, les feux de la Saint-Jean se sont fondus dans les fêtes des géants. Et dans les villes, ce sont les bals des pompiers, un peu plus tard, qui ont repris le rôle de fête de début d’été.
Interdits puis ressuscités
Le XXe siècle a failli avoir raison des feux. Les mesures de sécurité incendie, l’exode rural et la télévision les ont éteints dans des milliers de communes. Depuis les années 1990, ils reviennent, souvent portés par des associations de village qui y voient un moyen de réunir anciens et nouveaux habitants. La reconnaissance de l’Unesco a donné un coup de fouet : dans les Pyrénées, une soixantaine de communes organisent aujourd’hui leur brandon, contre une vingtaine il y a trente ans.
« Le feu, c’est la seule fête où l’on ne regarde pas un écran mais le visage des autres. »
« Le feu, c’est la seule fête où l’on ne regarde pas un écran mais le visage des autres », nous dit le président du comité des fêtes de Bagnères-de-Luchon, où le brandon est allumé depuis au moins le XVIIe siècle. Pour y assister, guettez les affiches en mairie dans la deuxième quinzaine de juin : les dates flottent entre le 21 et le 24 selon les villages, et l’on n’est jamais aussi bien accueilli que lorsqu’on vient sans rien attendre.
Le chemin des fallaires
Dans certaines vallées, en Andorre et en Ariège, le feu ne se contente pas de brûler sur la place. Des jeunes gens, les « fallaires », descendent de la montagne à la nuit tombée, en portant sur l’épaule des torches d’écorce de bouleau ou de sapin enflammées, les « falles », pesant jusqu’à vingt kilos. De loin, on voit une ligne de points rouges qui serpente sur la pente, puis qui débouche dans le village au son des cloches. Les torches sont ensuite jetées sur le bûcher central, qui s’embrase d’un coup. Descendre une falle est un rite de passage : on ne le fait qu’après seize ans, et beaucoup gardent leur première torche carbonisée toute leur vie.

Les femmes ont longtemps été tenues à l’écart de la descente, comme du reste de la fête, sinon pour tenir les stands et préparer le repas. Depuis une vingtaine d’années, les comités des fêtes ont ouvert les rangs, et il n’est plus rare de voir une jeune fille en tête du cortège. Les anciens ont grommelé, puis se sont tus : ce qui compte, disent-ils désormais, c’est que quelqu’un descende encore la montagne avec le feu.
Un autre rite de passage saisonnier, printanier celui-là : la fête de la transhumance, quand les troupeaux traversent les villages.


