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Fêtes & traditions

Transhumance : le jour où trois mille moutons traversent le village

Chaque printemps, de la Provence aux Pyrénées, les troupeaux montent en alpage. Des fêtes accompagnent le départ, avec pompons, sonnailles et bénédiction. Nous avons suivi un berger de Saint-Rémy-de-Provence.

Inès Doucet
Inès Doucet

Publié le · 5 min de lecture

Troupeau de moutons ornés de pompons colorés traversant une rue de village provençal, encadré par des bergers.

À sept heures du matin, le lundi de Pentecôte, le boulevard Marceau de Saint-Rémy-de-Provence est déjà bordé de spectateurs. Puis un bruit de cloches, d’abord lointain, puis énorme : trois mille brebis, moutons et agneaux débouchent de la rue en un fleuve serré, encadrés de bergers en blouse et de chiens qui courent sur les côtés. Les bêtes de tête portent des pompons rouges et des sonnailles grosses comme des seaux. En dix minutes, tout est passé, et il ne reste sur les pavés que l’odeur du suint et des enfants qui rient.

Une économie devenue fête

La transhumance est d’abord une nécessité : en juin, l’herbe de la plaine de Crau et des Alpilles est grillée. Les troupeaux doivent monter vers les alpages du Vercors, de l’Ubaye ou du Queyras, où ils resteront jusqu’en octobre. Autrefois, la montée se faisait à pied, sur les « drailles », chemins de transhumance larges de plusieurs mètres, pendant dix à quinze jours. Aujourd’hui, l’immense majorité des bêtes voyagent en camion. Les traversées de villages, à Saint-Rémy, à Die, à Saint-Étienne-de-Tinée ou à Aubrac pour les vaches, sont les dernières étapes à pied, et elles sont devenues des fêtes.

Moutons de tête portant de grosses cloches en bronze et des pompons rouges, main d'un berger posée sur l'un d'eux.
Les menons, bêtes de tête, portent les plus grosses sonnailles et les pompons du propriétaire.

Le sens des pompons

Les ornements ne sont pas de la décoration touristique. Les pompons de laine teinte et les « flocs » signalaient autrefois le propriétaire du troupeau et le rang des bêtes de tête, les « menon », chèvres ou béliers châtrés qui connaissent le chemin et guident les autres. Les grosses cloches, « redons » ou « platelles », permettent au berger de localiser son troupeau dans le brouillard d’altitude ; chaque berger reconnaît la voix de ses cloches. Les ânes qui ferment la marche portent les provisions, et parfois les agneaux fatigués dans des bâts.

Le berger et le loup

Nous avons suivi Rémi, berger salarié de trente-quatre ans, qui monte cette année dans le Dévoluy avec mille deux cents brebis. Sa saison durera quatre mois, seul dans une cabane, avec trois chiens de conduite et deux patous. « Le loup a tout changé », dit-il. Depuis le retour du prédateur dans les Alpes, en 1992, les bergers parquent leurs bêtes chaque nuit et ne dorment jamais vraiment. Les chiens de protection, énormes et blancs, sont devenus indispensables et posent des problèmes avec les randonneurs. La fête du village, avec ses cuivres et ses bénédictions, est une parenthèse avant des mois de veille.

« Les gens applaudissent les moutons. C’est bien. Mais c’est nous qui montons. »

Une tradition reconnue

En décembre 2023, l’Unesco a inscrit la transhumance au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, pour la France et neuf autres pays. Ce classement salue un savoir-faire, mais aussi un paysage : les alpages ouverts, les drailles, les cabanes, existent parce que les troupeaux y passent. Sans bergers, la montagne se referme.

Ce que l’alpage produit

Les bêtes qui traversent Saint-Rémy sont pour l’essentiel des brebis mérinos d’Arles, une race rustique à la laine fine, née du croisement de moutons espagnols et de brebis de Crau au XVIIIe siècle. Leur agneau, élevé sous la mère et fini sur les prairies irriguées de la Crau, bénéficie d’une appellation protégée. Mais l’alpage produit aussi ce qui ne se vend pas : un paysage entretenu, des pistes de ski dégagées de broussailles, des prairies fleuries que l’on croit naturelles et qui n’existent que parce que des troupeaux les broutent depuis mille ans.

Un berger avec un chien de conduite et un patou près d'une cabane de pierre sur un alpage.
Quatre mois dans la cabane, avec les chiens et le troupeau, avant la descente d'octobre.

Les bergers salariés, qui gardent l’été les bêtes de plusieurs éleveurs réunies, sont de plus en plus souvent des néoruraux formés dans des écoles de bergers, comme celle du Merle, près de Salon-de-Provence, qui recrute chaque année une trentaine d’élèves. Beaucoup viennent des villes, attirés par la solitude, et découvrent la nuit blanche au bord du parc, les orages de juillet, la brebis à opérer à la lampe frontale. Un tiers renoncera après la première saison. Les autres, comme Rémi, reviennent chaque année à la même cabane, et connaissent le nom de chaque sommet autour d’elle.

Pour assister à une fête de la transhumance, visez le week-end de Pentecôte à Saint-Rémy-de-Provence, la mi-juin à Die dans la Drôme, ou fin mai à Aubrac pour la montée des vaches. Arrivez tôt, restez sur le trottoir, et surtout n’approchez pas les patous. De retour à la maison, notre article sur le cassoulet de Castelnaudary vous rappellera que le pastoralisme se retrouve aussi dans l’assiette.