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Artisanat & savoir-faire

Chez les Compagnons du Devoir, on apprend un métier en faisant le tour de France

Tailleurs de pierre, charpentiers, boulangers : chaque année, des milliers de jeunes changent de ville tous les six mois pour apprendre auprès d'un nouveau maître. Enquête sur une école sans professeurs.

Julien Arnaud
Julien Arnaud

Publié le · 5 min de lecture

De jeunes apprentis tailleurs de pierre travaillent des blocs de calcaire dans un atelier de formation.

Léa a vingt-deux ans, et elle a déjà vécu à Tours, Nantes, Lyon et Strasbourg. Charpentière, elle change de ville tous les six mois et travaille chaque fois dans une nouvelle entreprise, chez un nouveau patron, sur d’autres essences de bois et d’autres traditions de charpente. Le soir, elle rentre à la « maison des Compagnons », où elle suit des cours avec une trentaine d’autres jeunes de tous métiers. C’est le tour de France, et il n’a pas beaucoup changé depuis le Moyen Âge.

Une institution née sur les chantiers des cathédrales

Le compagnonnage remonte aux confréries de métier des XIIe et XIIIe siècles, quand les ouvriers qualifiés circulaient d’un chantier de cathédrale à l’autre. Les associations actuelles, l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, la Fédération compagnonnique et l’Union compagnonnique, se sont structurées au XIXe siècle. En 2010, l’Unesco a inscrit le compagnonnage au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, saluant « un réseau de transmission des savoirs par le métier ».

Une jeune charpentière ajuste un assemblage de chêne sur une ferme de toit dans un atelier.
Léa, charpentière, sur son quatrième chantier en deux ans : Tours, Nantes, Lyon, Strasbourg.

Aujourd’hui, les Compagnons du Devoir forment quelque dix mille jeunes par an dans une trentaine de métiers : charpente, maçonnerie, taille de pierre, couverture, plomberie, mais aussi boulangerie, pâtisserie, maroquinerie, sellerie ou jardinage.

Comment ça marche

Un jeune entre généralement après le bac, ou après un CAP, comme apprenti. Il travaille en alternance dans une entreprise et vit dans une maison de Compagnons. Au bout d’un ou deux ans, s’il est reçu, il devient « aspirant » et commence son tour de France : une ville différente tous les six mois à un an, en France et souvent à l’étranger, pendant trois à cinq ans. Le tour s’achève par la présentation d’un « chef-d’œuvre », une pièce complexe réalisée sur son temps libre, qui lui vaut d’être « reçu compagnon ». Il reçoit alors un nom compagnonnique, qui associe sa région d’origine et une qualité : « Tourangeau la Fidélité », « Bordelais la Persévérance ».

Une école sans professeurs

Le principe fondamental, c’est que les jeunes sont formés par des compagnons, jamais par des enseignants de carrière. Dans les maisons, les cours du soir sont donnés par des professionnels qui ont eux-mêmes fait le tour. Et sur le chantier, on apprend d’un patron qui a souvent été Compagnon, et qui confie à l’aspirant des tâches de plus en plus délicates.

« On apprend d’abord à regarder, résume un maître tailleur de pierre qui encadre les jeunes à Tours. Regarder le bloc, regarder l’ancien qui travaille, regarder ce qu’on a mal fait. La théorie vient après, quand on en a besoin. » Cette pédagogie explique le taux d’emploi : la quasi-totalité des jeunes reçus trouvent un travail immédiatement, et une part importante crée son entreprise dans les dix ans.

« On apprend d’abord à regarder. La théorie vient après, quand on en a besoin. »

Ce qui change

Le compagnonnage n’est ouvert aux femmes que depuis 2004 chez les Compagnons du Devoir ; elles représentent aujourd’hui environ un dixième des effectifs. Les maisons se sont modernisées, les métiers du numérique et de l’énergie font leur entrée, et le chef-d’œuvre peut désormais être un ouvrage collectif. Mais la règle du voyage demeure. « Rester dans une seule boîte, c’est apprendre une seule façon de faire, dit Léa. Moi, j’en aurai vu dix. »

La vie dans la maison

Une maison de Compagnons ressemble à un internat sans surveillants. On y dort en chambre individuelle ou à deux, on y prend ses repas en commun, servis par la « mère », figure historique du compagnonnage, souvent une femme du métier qui tient la maison et connaît tout le monde. Les règles sont simples : présence aux cours du soir, participation aux tâches collectives, respect des anciens. Le loyer est modeste, et l’apprenti gagne un salaire dans l’entreprise qui l’emploie. Chaque maison a sa salle d’exposition, où sont conservés les chefs-d’œuvre des générations précédentes, escaliers à double révolution, charpentes en miniature, pièces de ferronnerie qu’on regarde comme des œuvres d’art.

Maquette en bois d'un escalier en spirale et d'une charpente exposée sur une table, chef-d'œuvre de compagnon.
Un chef-d'œuvre de charpente, présenté à la fin du tour de France.

Le rythme est exigeant. Une journée type commence à sept heures sur le chantier et se termine par deux heures de dessin, de tracé ou de technologie, quatre soirs par semaine. Les week-ends servent au chef-d’œuvre ou aux voyages. « On sort épuisé, dit Léa, mais on n’a jamais le temps de s’ennuyer, et on n’est jamais seul. » Les anciens, qui appellent cela « la vie de la maison », y voient ce qui distingue le compagnonnage d’un simple apprentissage.

Ce modèle de transmission itinérante contraste avec celui, familial et sédentaire, des dentellières du Puy, que nous avons rencontrées en Haute-Loire.