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Arts populaires

Santons de Provence : les petits saints d’argile qui ont survécu à la Révolution

Nés de l'interdiction des crèches d'église en 1794, les santons peuplent aujourd'hui des crèches entières de villageois, de métiers et de bestiaire. Dans un atelier d'Aubagne, chaque figurine passe par vingt mains.

Inès Doucet
Inès Doucet

Publié le · 5 min de lecture

Un santonnier peint au pinceau fin de petites figurines d'argile en costume provençal.

Le Ravi, avec ses bras levés au ciel. Le boumian, le bohémien. La poissonnière, le rémouleur, le tambourinaire, le curé, l’Arlésienne, le maire avec son écharpe, l’aveugle et son fils, le meunier et son âne. Dans une crèche provençale, on compte d’abord les personnages. Ils sont rarement moins de cinquante, et l’enfant Jésus arrive en dernier, à minuit le 24 décembre. Il n’y a pas de crèche au monde qui ressemble à celle-ci : un village entier, avec ses métiers, ses ragots et ses estropiés, monté chaque année sur une table de salle à manger.

Une invention de la clandestinité

Les crèches d’église, avec de grandes figures de bois ou de cire, existent en Provence depuis le XVIIe siècle. En 1794, la Convention ferme les églises et interdit les manifestations religieuses. Les Marseillais rentrent alors la crèche chez eux, en la miniaturisant. Un artisan de la ville, Jean-Louis Lagnel, a l’idée de mouler des figurines dans l’argile, plutôt que dans le bois, ce qui permet de les produire en série et de les vendre à bas prix aux familles modestes. On les appelle « santoun », petits saints, en provençal.

Rangées de santons en argile rouge non peints séchant sur des planches, moules en plâtre au fond.
Après le démoulage, les santons sèchent plusieurs jours avant la cuisson à 950 degrés.

Dès 1803, la première foire aux santons se tient à Marseille, sur le cours Belsunce. Elle a lieu chaque année depuis, de fin novembre à début janvier, sur le Vieux-Port aujourd’hui.

Vingt mains pour un santon

Dans l’atelier d’Aubagne où nous entrons, un santon commence par un modèle original, sculpté dans l’argile par le maître santonnier, à partir duquel on tire un moule en plâtre en deux parties. On presse de l’argile rouge dans le moule, on démoule, on « ébarbe » les coutures, on laisse sécher plusieurs jours, puis on cuit à 950 degrés. Vient ensuite la peinture, à la gouache, à main levée, en commençant par les chairs et en finissant par les yeux, deux points noirs et un reflet blanc qui donnent vie ou non à la figurine.

Il existe des santons « argile crue », non cuits, ceux des origines, et des santons habillés, d’une trentaine de centimètres, vêtus d’étoffes comme des poupées. L’atelier produit dix mille pièces par an, dans une centaine de modèles, et emploie neuf personnes. « On dit vingt mains, explique le maître santonnier, parce qu’un santon, entre le moulage et la dernière touche de peinture, passe par tout le monde ici. »

« Un santon, entre le moulage et la dernière touche de peinture, passe par tout le monde ici. »

Les personnages et ce qu’ils racontent

Les santons représentent la société villageoise provençale du XIXe siècle, avec ses métiers et ses types. Chacun apporte un cadeau à l’enfant : le pêcheur ses poissons, la fermière ses œufs, le boulanger son pain. Le Ravi, le simple d’esprit émerveillé, est sans doute le plus aimé ; il ne porte rien, sinon sa joie. Certains personnages viennent de la « Pastorale », pièce de théâtre en provençal jouée pendant l’Avent, qui met en scène la nouvelle de la Nativité parcourant un village. Chaque santonnier ajoute aussi ses propres figures : des personnalités locales, un joueur de pétanque, un vendeur de savons.

Monter la crèche

La crèche s’installe le premier dimanche de l’Avent et se démonte à la Chandeleur, le 2 février. Sa base est un relief de papier kraft froissé, peint, où l’on dispose mousse, thym et cailloux ramassés en colline. Le village s’étage : les métiers en bas, les bergers au milieu, les rois mages tout en haut, qu’on fait avancer chaque jour jusqu’à l’Épiphanie. Le puits, le moulin et le pont sont des accessoires qui se transmettent comme les santons eux-mêmes, souvent sur trois ou quatre générations. C’est une crèche qui grandit : chaque année, on achète un santon, jamais dix.

Une foire, cent santonniers

Le monde des santons compte aujourd’hui une centaine d’ateliers en Provence, de la grande manufacture d’Aubagne, qui emploie une trentaine de personnes, au santonnier solitaire qui vend sa production sur les foires de décembre. La foire de Marseille, sur le Vieux-Port, en réunit une trentaine pendant six semaines ; celle d’Aubagne, en été, montre les nouveautés de la saison. Chaque atelier a son style, reconnaissable aux visages, à la palette, à la manière de traiter les plis des étoffes, et les collectionneurs achètent « du » Carbonel, « du » Fouque ou « du » Escoffier comme on achète un peintre.

Grande crèche provençale sur une table, collines en papier peint, mousse, moulin, pont et dizaines de santons.
La crèche s'étage : les métiers en bas, les bergers au milieu, les rois mages tout en haut.

La reconnaissance est venue tard : il a fallu attendre 2011 pour qu’une association de santonniers obtienne l’inscription de la crèche provençale à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France. Les ateliers luttent contre les copies moulées à l’étranger, vendues sur les marchés de Noël sans indication d’origine, et travaillent à une indication géographique qui protégerait le nom. En attendant, le meilleur repère reste la signature gravée sous le socle, et le prix : un santon de six centimètres, moulé et peint à la main, ne coûte jamais moins de dix euros.

Ce sens du détail et de la série se retrouve dans une autre tradition d’art populaire, à l’autre bout de la France : la faïence de Quimper et son fameux « petit Breton ».