Aller au contenu
Culture in Hands
Rubriques : Artisanat & savoir-faireArts populairesFêtes & traditionsGastronomie & terroirPatrimoine & régions
Arts populaires

Guignol a deux cents ans et n’a jamais cessé de se moquer des puissants

Né dans les ateliers de soie de la Croix-Rousse, le héros lyonnais à la tresse est bien plus qu'un spectacle pour enfants. Dans les derniers théâtres de la ville, on continue d'écrire des pièces sur l'actualité.

Élodie Ravel
Élodie Ravel

Publié le · 5 min de lecture

Marionnette de Guignol, avec son chapeau noir et sa tresse, dépassant du castelet devant des enfants.

« Gnafron, tu as encore bu ? » La salle éclate de rire, et ce ne sont pas seulement les enfants. Ce samedi après-midi, dans un petit théâtre du Vieux-Lyon, une centaine de personnes de cinq à quatre-vingts ans regardent une marionnette à gaine en veste marron et catogan corriger un gendarme à coups de bâton, le « tavelle ». C’est Guignol, et il a l’âge de la Révolution industrielle.

Un canut au chômage

Laurent Mourguet naît à Lyon en 1769, dans une famille de canuts, les ouvriers de la soie. Quand la Révolution ruine le commerce de la soierie, il devient marchand ambulant, puis arracheur de dents sur les foires. Pour attirer les clients et couvrir les cris, il monte un castelet et joue Polichinelle. Vers 1808, il invente son propre personnage, à l’image de ses voisins de la Croix-Rousse : Guignol, un canut malicieux, pauvre, débrouillard, qui parle le patois lyonnais et règle ses comptes avec le propriétaire, le bailli et le gendarme. Il lui donne un compère, Gnafron, savetier au nez rouge et grand amateur de beaujolais, et une épouse, Madelon.

Coulisses d'un théâtre de marionnettes, mains tenant une marionnette à gaine de Guignol, têtes peintes au mur.
En coulisses, les têtes en tilleul attendent leur tour ; chaque pièce en mobilise une dizaine.

Le succès est immédiat. Mourguet ouvre un théâtre, forme ses enfants, et à sa mort, en 1844, plusieurs troupes jouent Guignol à Lyon et dans les villes voisines.

Une satire sous surveillance

Guignol est d’abord un théâtre d’adultes. Les pièces, improvisées à partir de canevas, commentent l’actualité, moquent les notables et les autorités. Sous le Second Empire, la préfecture impose que les textes soient écrits et soumis à la censure avant chaque représentation. C’est cette contrainte qui nous a laissé un répertoire : plusieurs centaines de pièces conservées aux archives et à la bibliothèque municipale. Parmi elles, des classiques toujours joués, comme « Le Déménagement » ou « Le Pot de confiture », et des pièces politiques oubliées.

Ce n’est qu’au XXe siècle que Guignol devient un spectacle pour enfants, dans les jardins publics, sur le modèle du Théâtre de Guignol du parc de la Tête d’Or, ouvert en 1868. Le mot « guignol » entre dans le langage courant pour désigner un pitre, ce que les marionnettistes lyonnais regrettent : leur héros est tout sauf un bouffon.

« Guignol, c’est le seul Lyonnais qui a le droit de tout dire. »

Les derniers castelets

Lyon compte aujourd’hui trois théâtres permanents de Guignol, dont la Compagnie des Zonzons, dans le Vieux-Lyon, qui joue toute l’année un répertoire mêlant pièces classiques et créations sur l’actualité locale : les travaux du métro, les élections municipales, le prix des loyers. Les marionnettes sont taillées dans le tilleul, peintes, habillées à l’ancienne. La gaine se manie à une main, l’index dans la tête, le pouce et le majeur dans les bras ; un bon marionnettiste joue deux personnages à la fois et change de voix en une syllabe.

« Guignol, c’est le seul Lyonnais qui a le droit de tout dire », résume un marionnettiste de la compagnie. Un musée, le Musée des arts de la marionnette, installé au musée Gadagne, conserve les têtes originales de Mourguet et retrace l’histoire de la marionnette à gaine dans le monde. On y comprend que Guignol a des cousins partout : Punch en Angleterre, Kasperl en Allemagne, Pulcinella à Naples. Mais lui seul parle avec l’accent des pentes de la Croix-Rousse.

Fabriquer Guignol

Une marionnette de Guignol se fabrique encore selon la méthode de Mourguet. La tête est sculptée dans un bloc de tilleul, bois tendre et léger, creusée pour recevoir l’index, puis enduite de plusieurs couches de gesso et peinte à l’huile. Les yeux sont peints, jamais en verre, pour que le regard porte jusqu’au fond de la salle. Le costume, veste marron à boutons, gilet, foulard rouge et chapeau noir à ruban, est cousu sur mesure par les marionnettistes eux-mêmes, et la fameuse tresse, le « salsifis », est faite de cordonnet de soie, en souvenir des canuts. Une marionnette bien entretenue joue vingt ans.

Public d'enfants et de grands-parents riant sur des bancs dans un petit théâtre de marionnettes à Lyon.
De cinq à quatre-vingts ans, la même salle, le même rire au premier coup de tavelle.

Le jeu s’apprend en troupe, sans école. Le débutant commence par les rôles muets, le gendarme qui reçoit les coups, puis passe à Gnafron, plus facile à jouer que Guignol parce que plus caricatural. Il apprend le parler lyonnais, ses « gones », ses « bugnes » et ses « cafuron », et surtout la voix de tête, nasale et perçante, qui permet à Guignol de dominer une salle bruyante d’enfants. « Un bon Guignol, c’est un bon Gnafron qui a arrêté de boire », plaisante le doyen de la compagnie, quarante-trois ans de castelet.

Lyon célèbre son héros avec la même ferveur discrète que sa Fête des Lumières, dont nous racontons les origines dans la rubrique Fêtes & traditions.