Faïence de Quimper : le « petit Breton » a trois cents ans et se porte bien
Peinte à main levée depuis 1690 au bord de l'Odet, la faïence de Quimper a inventé un style naïf reconnaissable entre mille. Visite dans la dernière manufacture, où chaque pièce est signée par la main qui l'a décorée.
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Une silhouette de paysan en chapeau rond et gilet brodé, ou de paysanne en coiffe, campée de profil sur fond blanc, encadrée de deux brins de fleurs bleu et jaune et cernée d’un filet. Le « petit Breton » de Quimper est l’un des motifs décoratifs les plus connus de France, reproduit sur des millions d’assiettes, de bols et de pichets depuis un siècle et demi. Il est peint, aujourd’hui encore, à main levée, en quelques secondes, par des femmes qui ont mis dix ans à apprendre ces quelques traits.
Trois cents ans au bord de l’Odet
La faïence arrive à Quimper en 1690, avec un potier provençal, Jean-Baptiste Bousquet, qui s’installe au quartier de Locmaria, où l’argile est bonne et la rivière permet d’acheminer le bois et d’expédier les pièces. Pendant un siècle, les faïenciers quimpérois imitent Rouen, Nevers et Moustiers. Le style propre naît au XIXe siècle, quand la manufacture de la Grande Maison HB commence à représenter les Bretons eux-mêmes, en costume, pour une clientèle de touristes et de bourgeois séduits par le pittoresque de la province.

Au tournant du XXe siècle, Quimper connaît son âge d’or avec l’arrivée d’artistes du mouvement Seiz Breur (« Sept Frères »), qui modernisent le décor breton en s’inspirant de l’Art déco et de l’art celtique. Des sculpteurs comme René-Yves Creston ou Robert Micheau-Vernez signent des pièces aujourd’hui recherchées. Plusieurs manufactures se font concurrence, HB et Henriot, avant de fusionner en 1968.
Le travail de la faïence
La faïence est une terre cuite recouverte d’un émail blanc opaque, à base d’étain, sur lequel on peint avant une seconde cuisson. Contrairement à la porcelaine, elle est poreuse et légère. À Quimper, les pièces sont coulées ou tournées, cuites une première fois à 1 040 degrés, trempées dans le bain d’émail, puis décorées au pinceau avec des oxydes métalliques : cobalt pour le bleu, antimoine pour le jaune, cuivre pour le vert, fer pour le rouge-brun. Les couleurs, ternes à l’application, ne se révèlent qu’à la seconde cuisson.
Chaque pièce porte au revers la marque de la manufacture et les initiales de la décoratrice. « C’est notre fierté et notre garantie, explique l’une d’elles, trente-deux ans de métier. Si une assiette revient, on sait qui l’a faite. Et deux assiettes de la même série ne sont jamais tout à fait identiques : ça, les gens le comprennent quand on leur explique. »
« Deux assiettes de la même série ne sont jamais tout à fait identiques. »
Survivre à l’industrie
La manufacture a failli disparaître à plusieurs reprises, la dernière fois en 2011, avant d’être reprise par des entrepreneurs bretons. Elle emploie aujourd’hui une trentaine de personnes, dont une douzaine de décoratrices, et produit environ cinquante mille pièces par an. Le petit Breton reste le best-seller, mais la manufacture collabore avec des designers pour renouveler les formes, et vend aussi des rééditions de pièces Seiz Breur.
Un musée de la faïence, installé dans une ancienne fabrique de Locmaria, expose plus de deux mille pièces retraçant trois siècles de production. On y comprend qu’un décor naïf peut demander un savoir-faire extrêmement précis, et qu’une région peut se reconnaître dans quelques coups de pinceau sur une assiette.
Dix ans pour un pinceau
Les décoratrices, à Quimper, sont toutes formées sur place, en interne. La première année, l’apprentie ne peint que des filets, ces cercles colorés qui bordent l’assiette, en la faisant tourner sur une tournette pendant que le pinceau reste immobile. Puis viennent les « touches », les feuilles et les fleurs, qui s’exécutent en un seul mouvement, sans reprise possible : la faïence boit la couleur instantanément. Le petit Breton arrive en dernier, au bout de cinq ans environ, et il faut cinq ans encore pour le faire vite et bien. Une décoratrice confirmée peint jusqu’à trois cents assiettes par jour.

Ce savoir-faire a un coût, et c’est ce qui rend la manufacture fragile : une assiette de Quimper coûte trois à quatre fois plus qu’une assiette imprimée par décalcomanie, que des concurrents vendent avec des décors bretons très ressemblants. La manufacture a répondu en jouant la carte de la signature, de la pièce numérotée et des collaborations avec des artistes contemporains, et en ouvrant ses ateliers à la visite. Les visiteurs qui ont vu une décoratrice à l’ouvrage, disent les vendeuses, ne discutent plus le prix.
La faïence de Quimper partage avec les santons de Provence un même destin : un art populaire né pour les gens du pays, devenu emblème de la région pour ceux qui la visitent.


