Lavoirs : le patrimoine des femmes qu’on a failli laisser tomber en ruine
Il y en aurait encore cinquante mille en France. Construits au XIXe siècle pour la santé publique, désertés dans les années 1960, ils reviennent grâce aux bénévoles.
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À Vandenesse-en-Auxois, en Côte-d’Or, le lavoir a un toit d’ardoises, un bassin de deux mètres sur six, et un banc de pierre incliné où l’on posait les genoux. Il a été construit en 1846, restauré en 2019 par une association du village, et les seules lavandières qui y viennent aujourd’hui sont les touristes qui y trempent les pieds en août. Mais pendant plus d’un siècle, ce fut l’endroit le plus vivant de la commune.
Une invention hygiéniste
Les lavoirs tels que nous les connaissons, avec bassin maçonné et toit, sont récents : la plupart datent de 1800 à 1900. Avant, on lavait à la rivière ou à la mare. Les épidémies de choléra de 1832 et 1849 convainquent l’État d’agir : une loi de 1851 accorde des subventions aux communes pour construire des lavoirs couverts, alimentés en eau propre. En quelques décennies, presque chaque village de France a le sien, parfois plusieurs, un par hameau. Certains sont de vrais monuments, avec colonnes doriques et fronton, comme à Chaumes-en-Brie ou dans le Doubs, où l’on parle de « fontaines-lavoirs » en pierre de taille.

Le travail et la parole
Laver le linge était un travail long, pénible et exclusivement féminin. La « grande lessive » avait lieu deux ou trois fois par an : le linge trempé dans une cuve avec de la cendre (la « bouée »), puis rincé, battu, savonné et rincé encore au lavoir, à genoux dans un « carrosse », une caisse de bois garnie de paille. Les mains gerçaient, les reins souffraient. Les lavandières professionnelles, appelées « laveuses » ou « buandières », lavaient pour les autres, contre un salaire de misère.
Mais le lavoir était aussi le seul lieu public où les femmes se retrouvaient entre elles, sans surveillance. On y échangeait les nouvelles, les recettes, les ragots ; on y arrangeait des mariages et défaisait des réputations. Les folkloristes du XIXe siècle parlent, non sans condescendance, du « parlement des femmes ». Les historiennes y voient aujourd’hui un espace de sociabilité et de pouvoir féminin, rare dans la société rurale.
« Ma mère disait : ce qui se dit au lavoir reste au lavoir. Sauf que ça n’a jamais été vrai. »
L’abandon et le retour
L’arrivée de l’eau courante dans les maisons, puis de la machine à laver, dans les années 1950 et 1960, vide les lavoirs en une génération. Beaucoup sont démolis, comblés, transformés en garages ou en dépôts d’ordures. On estime qu’il en subsiste tout de même autour de cinquante mille, souvent envahis par la végétation.
Depuis les années 1990, le mouvement s’inverse. Les municipalités et les associations de sauvegarde du patrimoine restaurent les lavoirs à un rythme soutenu ; la Fondation du patrimoine en a soutenu plusieurs centaines. Certains sont remis en eau, d’autres deviennent des scènes de spectacle, des abris de randonnée ou des lieux d’exposition. Dans l’Yonne, une « route des lavoirs » relie une trentaine de sites.
« Ma mère disait : ce qui se dit au lavoir reste au lavoir. Sauf que ça n’a jamais été vrai », s’amuse une habitante de Vandenesse, quatre-vingt-sept ans, qui a lavé ici jusqu’en 1962. Elle vient encore s’asseoir sur le banc, l’été, quand les enfants y jouent. Un patrimoine ne survit pas seulement parce qu’on le restaure : il survit parce que quelqu’un se souvient de ce qu’on y faisait.
Un patrimoine sans architecte
Les lavoirs ne figurent dans aucun traité d’architecture. Ils ont été dessinés par des géomètres, des instituteurs, des maçons de village, sur des modèles fournis par les préfectures, et adaptés à ce que l’on avait sous la main : granit en Bretagne, pierre de taille en Bourgogne, pans de bois en Normandie, lauze dans le Massif central. On en trouve d’alimentés par une source, d’autres par une rivière détournée, d’autres encore par un « impluvium », un toit en entonnoir qui recueille la pluie dans le bassin. Certains sont à deux niveaux, pour s’adapter aux crues ; d’autres flottent sur des pontons, comme sur la Charente.

Cette diversité en fait un terrain d’étude privilégié pour les associations locales, qui les inventorient commune par commune. On y lit l’histoire de l’eau, celle des matériaux, et celle des femmes, dont les archives n’ont presque rien gardé. Un lavoir restauré coûte entre dix mille et cent mille euros, selon son état ; la moitié vient souvent de souscriptions publiques, où les descendants des lavandières donnent au nom de leur mère ou de leur grand-mère. Le nom des donatrices est parfois gravé sur une plaque, à l’endroit même où l’on posait les genoux.
Pour un autre exemple de patrimoine de l’ordinaire remis en valeur, lisez notre reportage sur la restauration des maisons à colombages en Alsace.


