Les bastides du Sud-Ouest, ces villes neuves qui ont sept cents ans
Entre 1220 et 1370, près de trois cents villes ont été fondées d'un coup, sur plan, entre Bordeaux et Toulouse. Leur place à arcades et leur damier de rues sont toujours là.
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Monpazier, en Dordogne, se visite en une heure et se comprend en une minute. Une place carrée, entourée d’arcades sous lesquelles on pouvait tenir marché à l’abri. Une halle de bois au centre. Huit rues qui partent des angles à angle droit, découpant la ville en îlots réguliers. Une église un peu à l’écart, pour ne pas empiéter sur le commerce. Le tout enfermé dans un rectangle de 400 mètres sur 220. Cette ville a été dessinée en 1284, par les officiers du roi d’Angleterre, et n’a pas bougé depuis.
Trois cents fondations en un siècle et demi
Le mot « bastide » vient de l’occitan bastir, construire. Il désigne des villes créées de toutes pièces, entre 1222 et 1373, dans un grand quart sud-ouest de la France, entre Périgord, Quercy, Agenais, Gascogne et Languedoc. On en compte entre trois et quatre cents, selon les définitions. Rien de tel n’a existé ailleurs en Europe à cette échelle.

Pourquoi ? Après la croisade contre les Albigeois, la région est disputée entre le roi de France, le roi d’Angleterre (duc d’Aquitaine) et les comtes de Toulouse. Fonder une ville, c’est fixer une population, lever des impôts, contrôler une route. Les seigneurs et les abbayes y trouvent aussi leur compte, par le système du « paréage » : ils apportent la terre, le roi apporte la protection, et l’on partage les revenus.
La charte, ou l’attrait de la liberté
Pour attirer des habitants, chaque bastide reçoit une charte de coutumes. Elle garantit aux nouveaux venus des droits qui, ailleurs, n’existent pas : un lot de terrain à bâtir, un jardin hors les murs, une parcelle de vigne, l’exemption de certains impôts, le droit de se marier sans autorisation du seigneur, et souvent le droit d’élire des consuls. Une bastide, c’est une commune libre avant l’heure. Les paysans des environs affluent, et beaucoup de villes atteignent leur taille définitive en une génération.
Un urbanisme rationnel
Le plan en damier n’est pas une coquetterie : il permet de tracer les lots rapidement, à la corde, avec des parcelles égales. La place centrale, avec sa halle et ses « couverts » (les arcades), est le cœur économique. Les rues principales, larges de huit mètres, croisent des ruelles secondaires, les « carreyrous », qui séparent les maisons et servent de coupe-feu. Des « andrones », interstices de trente centimètres, courent entre les bâtiments pour évacuer les eaux.
Toutes les bastides ne sont pas aussi régulières que Monpazier. Le relief impose des adaptations, comme à Cordes-sur-Ciel, perchée sur une crête, ou à Domme, sur sa falaise. Mais la logique est toujours la même : une place, des arcades, un damier.
Que reste-t-il ?
Beaucoup. Villefranche-de-Rouergue tient encore son marché du jeudi sous les arcades depuis 1252. Mirande, Grenade-sur-Garonne, Beaumont-du-Périgord, Sauveterre-de-Rouergue ont conservé leur plan intact. Le Centre d’étude des bastides, à Villefranche, en a recensé plus de trois cents. Un projet de candidature au patrimoine mondial est régulièrement évoqué.
Vivre dans une bastide aujourd’hui
Le plan médiéval a des conséquences très concrètes pour les habitants. Les parcelles étroites, de huit mètres de façade sur vingt à trente de profondeur, imposent des maisons profondes et sombres, difficiles à isoler et à diviser. Les rues de huit mètres suffisaient aux charrettes, pas aux voitures, et la plupart des bastides ont dû reporter le stationnement hors les murs. Les couverts, ces arcades qui abritent les commerces, appartiennent en général aux propriétaires des maisons, ce qui complique chaque restauration : il faut l’accord de tous pour refaire une toiture qui court sur dix façades.

Ces contraintes ont sauvé les bastides autant qu’elles les ont gênées. Trop petites pour l’industrie, trop régulières pour être modernisées sans les détruire, elles ont traversé le XXe siècle presque intactes, et connaissent depuis vingt ans une seconde vie. Les maisons sont rachetées et restaurées, souvent par des étrangers, Britanniques et Néerlandais en tête, et les marchés hebdomadaires, qui n’avaient jamais cessé, attirent désormais les visiteurs de tout le département. Une bastide a été conçue pour le commerce ; sept siècles plus tard, elle en vit toujours.
Le visiteur pressé y verra de jolies places pour prendre un café. Le visiteur attentif comprendra qu’il marche dans une utopie médiévale, la première expérience d’urbanisme planifié de l’Occident. Notre reportage sur les lavoirs de village raconte un autre patrimoine bâti pour l’usage quotidien, bien plus modeste et tout aussi menacé.


