En Alsace, les charpentiers qui démontent et remontent les maisons à colombages
Elles sont photographiées par des millions de visiteurs, mais peu savent qu'une maison à pans de bois se démonte comme un meuble. À l'écomusée d'Ungersheim et dans un atelier du Sundgau, nous avons vu comment.
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Le premier geste, quand un charpentier alsacien s’approche d’une vieille maison à colombages, c’est de chercher les marques. Sur chaque poutre, à la jonction avec la suivante, on trouve des chiffres romains gravés au ciseau : I, II, III, IIII, et parfois des signes plus complexes. C’est le « marquage d’assemblage ». Il permettait, au XVIe siècle comme aujourd’hui, de tailler toute la charpente au sol, dans l’atelier, puis de la remonter sur place en suivant les numéros. Une maison à pans de bois est un jeu de construction, et cette propriété lui a sauvé la vie plus d’une fois.
Une technique, pas un décor
Le colombage (« Fachwerk » en alsacien) est une ossature de bois, presque toujours en chêne, dont les vides sont remplis de torchis, mélange d’argile, de paille et parfois de crin, appliqué sur un treillis de lattes ou de branches de noisetier. Le bois porte, le torchis isole. Les poteaux, les sablières, les décharges obliques et les fameuses croix de Saint-André ne sont pas disposés pour faire joli mais pour contreventer la structure, c’est-à-dire l’empêcher de se déformer sous le vent.

Ce système a dominé l’architecture rurale et urbaine d’Alsace du XIVe au XIXe siècle, parce que la région manquait de pierre facile à tailler mais abondait en forêts de chêne. Les maisons les plus anciennes encore debout, à Strasbourg, Colmar ou Obernai, datent des années 1400 ; la plupart de celles qu’on admire dans les villages du vignoble ont été construites entre 1550 et 1750.
Démonter pour sauver
L’écomusée d’Alsace, à Ungersheim, dans le Haut-Rhin, est né dans les années 1970 d’un constat : les vieilles maisons du Sundgau et de la plaine étaient démolies par centaines pour laisser place à des pavillons. Un groupe de bénévoles a commencé à les démonter, poutre par poutre, à les numéroter, à les transporter et à les remonter sur un terrain commun. Aujourd’hui, l’écomusée compte plus de soixante-dix bâtiments ainsi déplacés, et c’est le plus grand musée à ciel ouvert de France.
« Une maison à colombages, quand elle est bien faite, se démonte en trois semaines et se remonte en deux mois, explique Fabien, charpentier de quarante et un ans installé près d’Altkirch. Le plus long, c’est de refaire les pièces pourries. On garde tout ce qu’on peut. Un chêne de 1620, c’est un chêne qu’on ne retrouvera plus. »
« Un chêne de 1620, c’est un chêne qu’on ne retrouvera plus. »
Les couleurs et les signes
Les façades peintes en bleu, jaune ou rose des villages du vignoble ne sont pas d’origine : les enduits étaient traditionnellement blanchis à la chaux, et les couleurs vives se sont diffusées au XXe siècle, avec le tourisme. En revanche, les motifs sculptés dans le bois sont anciens : la « chaise curule » sous les fenêtres, le losange, la croix, le soleil sont des signes de protection et de statut. Un poteau cornier orné d’un homme ou d’une roue signale souvent une maison de notable ou d’artisan.
Restaurer sans figer
La difficulté aujourd’hui, c’est de conserver les maisons en les rendant habitables. Le torchis d’origine isole mal ; le remplacer par du ciment est une erreur classique qui emprisonne l’humidité et fait pourrir le bois en vingt ans. Les artisans formés au bâti ancien préfèrent des isolants respirants, la chaux et le chanvre. Le Parc naturel régional des Vosges du Nord et plusieurs associations proposent des formations et des aides. Car une maison à colombages, comme le dit Fabien, « ne meurt pas de vieillesse. Elle meurt de mauvais soins ».
Le torchis, retour d’un matériau méprisé
Pendant un demi-siècle, le torchis a été synonyme de misère : on l’arrachait pour le remplacer par de la brique ou du parpaing, plus « propres ». Les artisans du bâti ancien lui ont redonné ses lettres de noblesse. Le mélange se fait au pied du mur, avec de l’argile locale, de la paille hachée et de l’eau, foulé aux pieds ou au malaxeur, et se projette à la main sur un treillis de lattes de chêne fendu. Il sèche en plusieurs semaines, se fissure, se reprend, puis reçoit un enduit de chaux qui le protège de la pluie. Un panneau de torchis bien fait dure deux siècles, et se répare avec la même terre.

Les stages de torchis organisés par l’écomusée et par des associations comme Maisons paysannes de France affichent complet, et attirent des propriétaires qui veulent restaurer eux-mêmes leur maison. Fabien y intervient comme formateur. « Le plus dur, dit-il, c’est de leur faire comprendre qu’une maison de 1600 n’a pas besoin d’être parfaite. Les poutres sont tordues, les murs ne sont pas d’aplomb, et c’est très bien comme ça. Elle a tenu quatre cents ans dans cet état. »
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